[Critique] Only Lovers left alive

Petits spoilers à prévoir, mais ils ne mordent pas !

Affiche Only Lovers

« Sang arme, ni haine, ni violence »

Et si, avec Only Lovers left alive, Jim Jarmusch avait réalisé le film de vampires parfait ? Il est certainement le plus « réaliste », loin des effusions de la plupart des films du genre ou des égarements plein de guimauve d’une certaine saga pour ados (Twilight, pour ne pas la nommer). Le cinéaste, tout en reprenant les codes indissociables du mythe, l’emmène dans une direction jamais vue jusqu’à présent, ou en tout cas inattendue. Si la figure du vampire a toujours (plus ou moins) reposé sur l’ambivalence entre raffinement et cruauté, entre séduction et menace, Jarmusch choisit en apparence de ne jouer que sur un seul tableau en faisant de ses héros des esthètes, des êtres cultivés. Eve vit entourée de livres et Adam est enfermé dans sa musique ; cette musique, omniprésente, presque un personnage à part entière, qui résonnera dans une bande-originale envoûtante. On ne sait pas grand-chose de ces amants – qui les a converti ? quand ? combien ont-ils de congénères ? -, seulement qu’à eux deux, ils ont côtoyé les plus grands penseurs de ce monde, de Byron à Galilée, en passant par Pythagore. Le couple apparaît donc à mille lieues des cruels buveurs de sang décrits dans les récits depuis l’aube des temps.

Only Lovers 2

Car Only Lovers left alive est un film de vampires certes, mais un film réellement singulier, à part, presque dans la veine des Prédateurs. Jarmusch présente une vision assez inédite, en même temps qu’une vraie modernisation, de la représentation du suceur de sang : il n’est plus un monstre menaçant, mais un être discret, reclus et solitaire. Le réalisateur insiste sur un autre aspect de sa personnalité en en faisant une créature usée et fatiguée par le poids d’une existence trop longue. Les nuits, que l’on imagine autrefois passées à chasser, sont désormais occupées par des virées en voiture, sans réel but, dans un Détroit en ruines. L’humanité n’est plus un garde-manger à ciel ouvert mais la source d’un profond désespoir. Les rôles sont même habilement inversés, puisque ce sont les humains dont le sang est désormais contaminé par de nombreuses maladies, qui sont devenus un potentiel danger, poussant les vampires à se fournir dans les hôpitaux. Signe de cette nouvelle lecture, ce ne sont plus les humains mais bien les vampires qui offrent leur gorge sans retenue, après avoir ingurgité leur shot de sang frais. Adam et Eve apparaissent ainsi comme des âmes errant dans un monde qui s’effondre peu à peu autour d’eux, entre un Détroit aux allures de ville fantôme et un Tanger interlope, dont on peut presque sentir l’odeur enivrante des salons de thé.

Only Lovers 1

Plutôt que l’action pure, Jarmusch privilégie une atmosphère planante, chargée de romantisme et de mélancolie. Cette espèce d’ennui ambiant, cette lassitude des choses, cette léthargie, ce sentiment d’inanité – peut-être parfois partagé par le public – accrochent étrangement le spectateur qui suit, fasciné et comme alangui, les déambulations nocturnes de ces deux êtres inévitablement hors du monde et du temps. Soudain surgit une hypothèse, séduisante bien qu’un peu folle : et si les héros de Jarmusch étaient les Adam et Eve de la Bible, expiant le péché originel jusqu’à la fin des temps ? L’association de Tom Hiddleston et de Tilda Swinton, si elle a d’abord pu surprendre, prend une toute autre dimension par la seule force du symbole. L’immortalité de leurs personnages serait alors le fardeau les condamnant à être les témoins d’un monde en perdition, à regarder leur progéniture décliner à travers le temps et les époques. Ils observent, impuissants, la chute de l’humanité, mais eux sont toujours là, immuables. C’est d’ailleurs cette immortalité, que l’on imagine pleine de possibilités, qui constitue paradoxalement leur entrave la plus importante : êtres éternels, tout comme leur art, ils sont pourtant contraints de céder leurs œuvres aux mortels pour espérer laisser une trace, Adam en diffusant sa musique dans les clubs et Marlowe en étant le ghost writer de Shakespeare. Avec les vampires et les « zombies » – qualificatif dont Adam affuble les humains – c’est aussi et surtout le spectre de la culture qui hante ce film. Et quand à la toute fin, la nature reprend ses droits, c’est pour mieux adresser un ultime clin d’œil aux spectateurs. Comme si en fin de compte, malgré les efforts déployés, toute réinterprétation des mythes était impossible. Adam et Eve pécheront une nouvelle fois.

Only Lovers 3

Only Lovers left alive, de Jim Jarmusch, avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, John Hurt, AntonYelchin… Allemand, britannique, français, chypriote. Romance, drame. 2h03.

 

Résumé Allociné : Dans les villes romantiques et désolées que sont Détroit et Tanger, Adam, un musicien underground, profondément déprimé par la tournure qu’ont prise les activités humaines, retrouve Eve, son amante, une femme endurante et énigmatique. Leur histoire d’amour dure depuis plusieurs siècles, mais leur idylle débauchée est bientôt perturbée par l’arrivée de la petite sœur d’Eve, aussi extravagante qu’incontrôlable. Ces deux êtres en marge, sages mais fragiles, peuvent-ils continuer à survivre dans un monde moderne qui s’effondre autour d’eux ?

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