[Evénement] Festival Séries Mania saison 5 – Table-ronde : « Sous-titrer en 24h chrono, coulisses d’une performance »

Table-ronde sous-titrage

Parmi les nombreuses tables-rondes et conférences proposées par Séries Mania, l’une d’elles portait sur le sujet ô combien épineux du sous-titrage. Animée par le journaliste de Télérama Erwan Desplanques, elle confrontait la vision de Sabine de Andria et Anaïs Duchet (traductrices professionnelles membres de l’ATAA, l’Association des Traducteurs / Adaptateurs de l’Audiovisuel) à celle de Dorothée Trujillo (sous-titreuse amateur). Et le moins que l’on puisse dire, au-delà de l’intérêt du sujet, c’est que la rencontre a été mouvementée, marquée par l’opposition constante entre traduction professionnelle et amateur (rivalité qui rappelle au passage celle existant entre blogueurs et journalistes …).

Des conditions de travail modifiées par le changement des modes de diffusion

Anaïs Duchet et Sabine de Andria ont commencé par présenter leur métier. On apprend ainsi que si, il y a 10 ans les traducteurs recevaient les séries et saisons six mois à l’avance et avaient du temps pour faire leur travail de sous-titrage, l’arrivée de la diffusion en US + 24 a considérablement changé la donne. Aujourd’hui, les traducteurs reçoivent les épisodes un par un, une semaine avant leur diffusion. Et le travail est considérable : un épisode de « The Newsroom » par exemple, peut contenir jusqu’à 1 300 sous-titres. La diffusion des épisodes 24 heures après leur diffusion aux Etats-Unis (phénomène apparu il y a deux ans) donne à Anaïs Duchet et Sabine de Andria le sentiment d’être à un moment charnière de la traduction télé. Elles insistent également sur le fait que, même si c’est ce que font les sous-titreurs amateurs, sous-titrer en 24 heures est physiquement impossible. Autre changement lié à l’évolution des modes de diffusion, les traducteurs n’ont plus le droit d’emmener le fichier contenant l’épisode chez eux, par peur d’éventuelles fuites. En ce qui concerne leur méthode de travail, les traducteurs reçoivent d’abord une première version de l’épisode avec une image imparfaite et un montage non définitif.

Le sous-titrage, une activité régie par des règles strictes

On ne sous-titre pas n’importe comment et il y a notamment une importance particulière accordée à l’esthétique du sous-titre. Anaïs Duchet et Sabine de Andria ont expliqué les règles relatives à l’écriture du sous-titre à travers des exemples concrets avec, à l’appui, des captures d’écran de leur logiciel de sous-titrage. Un bon sous-titre doit ainsi afficher entre 12 et 15 caractères par seconde (alors que les sous-titres amateurs en contiennent 18 à 23), 36 caractères par ligne sur 2 lignes maximum, le tout en évitant les coupes trop désagréables, toujours dans une préoccupation de lisibilité. Anaïs Duchet explique : « Il y a une esthétique du sous-titre, c’est important pour la lecture. Il y a aussi une contrainte de respect de l’image : on n’utilise pas de caractères excentriques, un sous-titre ne doit pas chevaucher deux plans ».

© Lubie-en-Série

© Lubie-en-Série

Le travail de sous-titrage est une tâche de longue haleine, qui nécessite de faire plusieurs jets : au fil des relectures, les sous-titres vont être écrémés jusqu’à ce qu’ils aient une signification seuls, sans image, et qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Un travail considérable donc, d’autant plus que chaque traducteur officie sur plusieurs séries. Sabine de Andria travaille en même temps sur 2 à 7 séries.

En plus de l’esthétique du sous-titre, la cohérence de la traduction est capitale. C’est la raison pour laquelle un épisode n’est traduit que par une seule personne et qu’une série sera sous-titrée par le même traducteur d’une saison à l’autre (si la série ne change pas de laboratoire entre temps). Pour préserver la qualité des sous-titres, l’ATAA se bat par ailleurs pour la création d’un label destiné à valoriser les traductions faites en France.

Pour Sabine de Andria, en matière de sous-titrage, il y a deux difficultés : les séries très bavardes, comme « The Newsroom », et les séries avec un style particulier, comme « Game of Thrones » ou « Mad Men ». Pour traduire cette dernière, Sabine n’utilise que des mots qui existaient dans le dictionnaire à l’époque dans laquelle se déroule la série.

Entre sous-titreurs professionnels et amateurs, la guerre est déclarée

Après cette première partie, Dorothée Trujillo a rejoint la table-ronde. Cette sous-titreuse amateur pour le site La Fabrique fait la différence entre son activité et le fansubbing (le fait de réaliser les sous-titres d’une série ou d’un film étrangers et de les mettre à disposition sur Internet, quelques heures après la diffusion). Son arrivée a aussitôt jeté un froid, provoquant même une certaine agressivité chez les traductrices professionnelles, symptôme de la « guéguerre » existant entre amateurs et pro – ces derniers qualifiant même le fansubbing de « sous-titrage sauvage ». Anaïs Duchet déplore cette pratique et affirme ne pas comprendre la démarche : « On ressent certains effets du fansubbing sur notre travail, notamment dans les délais. A terme, c’est un appauvrissement de l’offre culturelle ». Les sous-titreurs professionnels ont ainsi vu leur rémunération diminuer considérablement : il y a 15 ans, le sous-titre était payé 2,95€ contre 1,50€ aujourd’hui, soit une rémunération de 12 à 15 euros la minute.

Histoire d’enfoncer le clou, Anaïs Duchet rappelle que le sous-titrage illégal est un délit de contrefaçon passible de deux ans de prison et 300 000 euros d’amende. Mais cette perspective ne fait pas trembler Dorothée Trujillo qui avance un solide argument : « On sous-titre aussi des séries qui n’ont pas de sous-titres et on fait découvrir plein de séries aux gens ». Point de vue partagé par l’un des auditeurs de la table-ronde et pour lequel les fansubbers permettent d’avoir accès à des séries qui, sans eux, ne seraient jamais visibles en France. Bref, à moins que les deux parties n’acceptent de travailler côte à côte, les enjeux du sous-titrage, entre qualité des traductions et rapidité de la mise à disposition, resteront toujours aussi complexes. La solution pourrait être de former plus de traducteurs pour pallier l’augmentation de la demande, mais la profession est paralysée par un vrai problème de débouchés. Seules 600 à 700 personnes vivent de ce métier en France et le marché ne peut pas intégrer les 60 nouveaux arrivants issus chaque année des Masters de traduction récemment créés par les universités.

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Note à Béné

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